Ce sont des objets qui nous « parlent » de Libellules aux « origines » et les témoins sont finalement très rares (Deliry [2026]). Je n’ai trouvé que quelques fibules datant du Moyen Empire égyptien (ca.1980-1640 BC) ainsi qu’un anneau d’or du Minoen tardif (1550-1100 BC) découvert à Knossos en Crète. Indépendamment du monde dit « Occidental », il n’y a presque rien sinon de remarquables pétroglyphes d’origine amérindienne vieux d’un millier d’année répartis dans les secteurs méridionaux des Etats Unis (Reynosa 2016). Réputées ancrées dans les illustrations de l’Orient, c’est avec beaucoup de difficulté que j’ai réussi à découvrir quelques tableaux ou rouleaux peints de l’époque de la Dynastie Song (Xe-XIIIe s.) en Chine. Leur qualité naturaliste est remarquable. L’essentiel est beaucoup plus récent et date du XIXe siècle, dans un style qui reste assez similaires aux œuvres de l’époque Song, au point qu’on pourrait les croire anciens. Les rouleaux peints de Qian Xuan (XIIIe siècle) sont remarquables car placés historiquement. On y voit parmi d’autres libellules que je n’ai su déterminer, Ryothemis fulinosa qui est la première espèce identifiable dans la documentation odonatologique. Ces rouleaux ont été réalisés vers l’époque du petit-fils de Gengis Khan, Khubilai Khan qui va fonder la nouvelle dynastie d’origine mongole, Yuan en 1271 et qui règnera sur la Chine jusqu’en 1368. Sur l’essentiel du Monde, les libellules sont dans le folkore de l’humanité simplement des représentantes de la Nature, de l’eau, ses cycles ou les saisons, que ce soit en Afrique, Australie ou chez les Amérindiens. Chez les Polynésiens on ne s’occupe pas des Odonates. En Asie, depuis l’Inde, la Chine jusqu’au Japon, elles ont une dimension poétique associée au bonheur ou la beauté éphémère, mais tendent à prendre une dimension de force guerrière, point possiblement partagé par quelques peuples améridiens, qu’on retrouve bien développée chez certains samouraïs au Japon (« l’île aux Libellules », Akitsushmi), notamment au XVe siècle. Les fondations de cet esprit sont selon la légende basée sur un waka, poème japonais qui porte d’ailleurs le nom de l’empereur Waka Takeru (ou Yûryaku, le roi Bu, Ve s.) qui vante les libellules comme des insectes de la victoire car ils ne reculent pas (Sylla [2022]). Il est clair qu’il y a d’importants hiatus dans ces « histoires » orientales et d’autres analyses restent à faire. En Occident, c’est un folklore tout autre qui se dessine notamment au Moyen-Âge où il est question de dragons volants, de médiation entre les mondes, d’équilibre, de balance, sur la thématique de mesure le poids des âmes selon un tissu de mythes croisés avec des éléments repris dans des mythes religieux. L’esthétisme et l’élégance partagé avec les dimensions orientales se trouve toutefois résumé sous le nom habituel de Demoiselles donné en français à ces insectes. Le nom anglais Dragonfly fait la part belle aux petites mouches dragons volantes. Celui de Libellule résumé à lui seul, une chaîne sémantique résumée et intriquée d’équilibre, poids des âmes, libra, balance, libella (Rondelet 1555), libellula (Linnaeus 1758) qui conjugue folklore et nom scientifique (Deliry [2025c]). Toujours est-il que même si on scrute avec attention les textes de l’Antiquité et du Moyen-Âge en Occident, ce n’est qu’à la Renaissance que ces insectes, mouches ou fly, peut-être déjà demoiselles, prennent corps dans les textes dès lors qu’ils sont nommés. Elles restent importantes dans l’artisanat traditionnel améridien ou des aborigènes d’Australie et perdurent dans l’esthétisme « quotidien » en Chine ou au Japon, ayant pris de la valeur dans la création de beaux objets en Europe ou Amérique avec l’Art nouveau dès la fin du XIXe siècle. Les Odonates sont désormais des acteurs de la beauté de la Nature, devenues symboles de la préservation des Zones humides et représentées à « toutes les portes », répandues sur logotypes qui incarnent la protection de l’environnement. Les anciennes symboliques ont été oubliées, si bien que nos contemporains peuvent s’interroger sur l’origine du nom Dragonfly qu’ils portent en anglais. La symbolique est revenue à des sources de la Nature qui ne semblent jamais avoir quitté les pensées des premiers peuples de l’Amérique ou de l’Australie car ils continuent à les partager pour orner les objets de leur artisanat.
Aristote (343 BP) ne donne aucun nom particulier aux Odonates, toutefois il donne des éléments de description compatibles avec ces insectes dispersés par morceaux dans ses textes. Ainsi, ἔνια τῶν ἐντόμων περὶ τὰ ὕδατα γίγνεται / καὶ πτερωθέντα μεθίσταται ἐκ τοῦ ὕδατος, certains insectes naissent dans l’eau et, une fois pourvus d’ailes, ils quittent l’eau. Parmi les insectes ailés, certains ont quatre ailes, τὰ δὲ πτερωτὰ τῶν ἐντόμων τὰ μὲν τετράπτερα. Leur vol est rapide. Vers la même époque, le grec, Théophraste s’intéresse surtout aux plantes, mais il sait que des insectes sont aquatiques. Pour Pline l’Ancien (80), les Odonates se situent parmi les insecta volantia, animalia ex aqua orta, insectes volants, nés depuis le milieu aquatiques. Il parle d’insectes rapides, proches de l’eau et aux ailes brillantes, ce qui pourrait convenir aux Odonates. Élien (IIᵉ–IIIᵉ siècles) dans son De natura animalium, ou dans sa version grecque, Περὶ ζῴων ἰδιότητος, s’intéresse à des récits sur les animaux qui l’étonne. Il est question de petits dragons, μικροὶ δράκοντες, ailés qui pourraient faire penser aux Odonates, mais il n’y a aucun élément précis qui permettent d’en être certain. Dans son Etymologiae, Isidore de Séville (622-633) ne distingue pas les Odonates qui sont tout aussi bien confondus avec les Moustiques ou les Éphémères. Cet auteur reprend des éléments de la structure des ouvrages de Pline l’Ancien. Que ce soit les lexicographes byzantins ou dans les bestiaire médiéval, on ne trouve rien qui ressemble aux Odonates et il faut attendre la Renaissance pour voir apparaître les premières informations précises sur ces Insectes (Deliry [2025a]). Quelques exceptions existent néanmoins avec l’Album de dessins et croquis de Villard de Honnecourt qui représente clairement une libellule simplifiée (XIIIe s.), un Calopteryx, possiblement xanthostoma sur le Brévière de Bellevile (ca.1323-26), une Æschnidée dans le Psautier de Luttrel (c.1325-1330), ou parmi diverses libellules fantaisistes, un mâle de Calopteryx splendens dans le Psautier d’Oettinger (ca.1418), deux belles Aeshna grandis se faisant face dans le Livre d’heure de Catherine de Clèves (ca.1440), Cordulegaster boltonii ou Platetrum depressum dans les Grandes Heures d’Anne de Bretagne (Boudichon 1503-08), quelques premières illustrations plus réalistes parmi lesquelles ont reconnaît Aeshna cyanea et Gomphus pulchellus chez Grimani (1510-20). Il apparaît que les libellules sont assez régulièrement dans les marginalis des manuscrits du Moyen-Âge et l’inventaire de leur représentation augmente à mesure que les manuscrits, souvent uniques sont révélés au public dans l’espace numérique (Deliry [2026]).
La Renaissance du milieu du XVIe siècle ouvre la voie à des textes plus scientifiques et des illustrations plus précises basées sur de réelles observations. Ainsi une planche de Lambert Lombard (ca.1560) montre clairement trois Brachytron pratense et un Platetrum depressum avec un possible Coenagrion puella. Joris Hoefnagel (1575) donne des illustrations de qualité qui seront rarement inégalées avant le milieu du XVIIIe siècle. J’y ai identifié, généralement sans difficulté, Aeshna cyanea, Calopteryx splendens, Calopteryx virgo, Coenagrion mercuriale, Coenagrion puella, Platetrum depressum, Pyrrhosoma nymphula, Simaeschna colubercula, Sympecma fusca, Sympetrum depressisculum, Sympetrum pedemontanum et Sympetrum sanguineum. Le même auteur illustre magistralement Brachytron pratense en 1590.
Si je pensais initialement que le nom Libella avait été forgé chez Rondelet en 1558, je découvre (Deliry [2025b]) que le même auteur l’avait initié dès 1555 disant en latin, qu’il choisit de nommer Libellam fluviatilem cet insecte pour sa similitude avec l’instrument d’ouvrier et avec le Libella marinam : Insectum hoc libellam fuviatilemlibuit appellare, à similitudine quae illi est cum fabrili instrumento, et cum Libella marina [le Requin marteau, Sphyrna]. Il développe en 1558 en français : « Ce petit inƒecte ƒe peut appeler Libella fluviatilis pour la similitude qu’il ha avec le poiƒƒon marin nommé Zigæna ou Libella, pour la figure faite avec vn Niueau, duquel vƒent les Architectes, lequel auƒƒi en Italie s’appelle poiƒƒon Marteau. Ceƒte beƒte eƒt fort petite, de la figure d’vn T, ou d’vn Niveau aiant trois pieds de chacque coƒté. La queüe finiƒt en trois pointes vertes deƒquelles, é des pieds elle nage. » On voit que le nom Libella est un nom nouvellement créé par Rondelet, se fondant sur une explication voulue savante basée sur un outil de charpentier et un poisson déjà nommé chez Aristote (ca.343 BC : livre II, chapitre 11 selon Cordier [2014]).
Il m’apparaît clairement (Deliry [2025b]) que Rondelet (1555) annonce avec précision la fondation du nom Libella, sans ambiguïté étymologique et dans le version latine de son ouvrage il présente en trois chapitres (XXXVIII à XL) trois états des Odonates : les larves d’Anisoptères intégrés aux insectes qu’il désigne sous Cicada aquatilis, les larves de Zygoptères et probablement axées sur celle des Calopteryx désignées par lui-même, sous le nom de Libella fluviatilis et les imagos sous le nom de Muƒca fluviatilis. Bien qu’il semble pas décrire la métamorphose imaginale, il en a rassemblé les ingrédients. Libellula qui en est issu est un double diminutif, de Libra, la balance nom directement associé aux Odonates dans le folklore médiéval (Deliry [2020], [2022a,b], [2025c]), est quant à lui clairement forgé par Linnaeus en 1735 et n’existe pas avant.
Dans le détails c’est Muffet (1589-90, 1634, 1658) ouvre la scène scientifique de l’organisation des Odonates. Il confirme le nom Libella et distingue les Maxima Libella, Media Libella et Minima Libella qui ne sont autres que les Anisoptères, les Caloptéryx et les autres Zygoptères (ou Agrions). Ray (1710) suivra en désignant sans les nommer 23 espèces dont il donne des descriptions. Son texte est néanmoins très complexe à interpréter, les noms scientifiques n’étant pas encore d’usage. L’analyse des planches du fils de Joris, Jacob Hoefnagel (1592, 1630) révèlent de nouvelles espèces et une ouverture aux représentations exotiques avec Acisoma inflatum, Brachythemis impartita, Coenagrion mercuriale [?], Orthetrum cancellatum, Pantala flavescens, Pyrrhosoma nymphula et Simaeschna colubercula qui n’avaient pas été illustrées jusqu’alors, ainsi que quelques espèces déjà présentées par les illustrateurs antérieurs (Aeshna cyanea, Calopteryx splendens, Calopteryx virgo, Platetrum depressum). Aldrovando (1602) produit des illustrations imprimées xylographie, commentées de manière plus ou moins ordonnée (Deliry 2014). Swammerdam (1685) s’intéresse et illustre le développement complet d’Eurothemis fulva. Goedart (1685, 1700) fait de même pour Enallagma cyathigerum.
J’ai causé à La Selysienne ➚ le 14 septembre 2023 le sujet suivant : Le 22 août 1699, il y a 324 ans, eu lieu à Paris, la première Causerie de l’histoire de l’odonatologie lors d’une réunion de l’Académie royale des Sciences. Ma Causerie valorisait le travail de Homberg (1701 ; réédité en 1732) qui démontrait toute la subtilité et l’originalité de l’accouplement chez les Libellules, basée sur l’exemple de Calopteryx splendens. Roberg (1732) fait une copie très similaire de ce travail qui venait la même année d’être réédité.
C’est dans un contexte d’illustrations déjà assez nombreuses, de collections pour partie rassemblées, d’éléments fondamentaux de biologie décrits, y compris quelques premiers éléments sur les fossiles d’Odonates (Scheuchzer 1723) que Linnaeus (1735) va forger, sans en expliquer l’origine, le genre Libellula. Nos insectes sont placés dans le Systema Naturae dans des grands tableaux synthétiques : Regnum Animale > V. Insecta > Angioptera > Papilio, Libellula, Ephemera, Hemerobius, Panorpa, Raphidia, Apis, Ischneumon, Muƒca. C’est la version de 1758 (Linnaeus 1758) qui forme la version officielle scientifique du genre Libellula Linnaeus, 1758 que nous utilisons.
Cyrille Deliry, Niort le 19 avril 2026
- Aldrovando U. 1602 – Des Animalibus Insectis libri septem. – Bononiae. – ONLINE
- Aristote ca.343 BC – Historia animalium. – éd. moderne, Balme, Loeb Classical library (1965).
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- [Cordier J.Y. 2014] – Zoonymie du nom de genre des Zygènes, Zygaena Fabricius. – Le blog de Jean-Yves Cordier, 8 novembre 2014. – ONLINE
- Deliry C. 2014 – Lecture libre du De animalibus Insectis d’Ulysse Aldrovando. – Histoires Naturelles n°42. – PDF
- [Deliry C. 2020] – Nommer les Libellules, historique ancien. – (Odonates du Monde), Blog des Histoires Naturelles. – ONLINE
- [Deliry C. 2022a] – Noms des Libellules. – Histoires Naturelles, 26 mars 2022 (complété le 13 juin 2024). – ONLINE
- [Deliry C. 2022b] – Dragonflies et Libellules… même combat symbolique. – Histoires Naturelles (Blog), 26 mars 2022. – ONLINE
- [Deliry C. 2025a] – Les Odonates dans la documentation pré-linnéenne. – Blog des Histoires Naturelles, 27 décembre 2025. – ONLINE
- [Deliry C. 2025b] – 1555 est la véritable date de la fondation du zoonyme Libella. – Blog des Histoires Naturelles, 30 décembre 2025. – ONLINE
- [Deliry C. 2025c] – ξάγινας : un pseudo-nom grec de la libellule chez Thomas Muffet et ses implications philologiques. – Odonates du Monde, en ligne, 25 décembre 2025. – ONLINE
- [Deliry C. 2026] – Aux limites du possibles sur les illustrations anciennes d’Odonates dans le Monde. – Blog des Histoires Naturelles, 17 avril 2026. – ONLINE
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- Hoefnagel Jacob 1592 – Archetypa studiaque Patris. – Planches naturalistes.
- Hoefnagel Jacob 1630 – Diversæ insectarum volatilium icones ad vivum accuratißime depictæ. – Vißcher, Amsterdam : 32 pp. – ONLINE
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- Muffet T. 1634 – Insectorum sive Minimorum Animalium Theatrum. – Londini (réd. ca.1589-90). – ONLINE
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- [Sylla M. 2022] – Pourquoi retrouve-t-on souvent la libellule dans les motifs japonais ? – Quartier Japon, 17 janvier 2022 . – ONLINE

